Si vous êtes poète, vous verrez un nuage flotter dans cette feuille de papier

Thich Nhat Hanh

 

Une journée

par

Danielle Dussault

 

Rarement savons-nous être là où nous sommes. Lorsque nous marchons, lorsque nous nous assoyons, lorsque nous lavons la vaisselle, nous pensons souvent à autre chose, nous prévoyons déjà autre chose. Nous laissons notre esprit se disperser ailleurs que là où nous sommes. Sans cesse, pensons-nous  à tout ce qu’il faudrait faire, à demain, aux jours qui viendront après demain. Nous rêvons à la retraite, à la nouvelle voiture, à une maison plus grande. Nous condamnons en secret l’attitude de celui qui ne marche pas, qui ne parle pas, qui n’agit pas selon le programme de notre volonté déchaînée. Nous sommes ailleurs que dans l’instant fragile, immuable, du geste que nous posons. Pourquoi ? Nous le savons, mais la réponse nous échappe à force de simplicité. Et quand je pose la question, le silence s’installe. Il prend toute sa mesure tandis que vous êtes confortablement assis, peut-être, ou debout, à attendre le train qui doit venir. Vous avez ce papier entre vos mains, ce livre, et vous pensez à ce que vous direz prochainement, à ce que vous ferez, à ce que vous donnerez comme conseil si vous voyez cette personne, celle-là précisément qui vous a tant fait de mal. Pourquoi ? Je prends le risque d’une toute petite amorce de réponse. Parce que nous oublions simplement de respirer. Le sacré est là, condensé dans la courte durée d’un souffle et de son éternité. La respiration d’un nouveau-né, la beauté de l’expiration dans ce qui est soudain relâché, cette vieille idée tenace qui vous faisait emprunter le même chemin pour vous rendre à l’école, toute la vérité de l’existence est ici et maintenant dans cette feuille de papier, mince, où, invisiblement, ont été liés l’arbre, le soleil, la pluie et le nuage qui a donné la pluie.

Que faites-vous là maintenant tandis que j’écris? Que voyez-vous? Que tenez-vous dans la main? Est-ce cette feuille de papier? Comment sont les muscles qui soutiennent votre cou? La tension dans votre mâchoire… Depuis combien de temps resserrez-vous ainsi les dents? C’est lui, n’est-ce pas, c’est à cause de lui si votre vie n’est pas ce qu’elle est… Vous souriez à présent devant la méprise, l’illusion…Voilà que vous vous détendez. Vous savez bien qu’il n’y a pas de coupable, bien que vous ayez eu déjà la tentation d’en trouver un qui puisse justifier ce chaos, le vôtre, le mien, qui ne sait pas tenir dans le creux d’une seule main.

À travers l’écriture, je peux vous chuchoter ces mots, dans l’intimité de ce papier qui comprend l’univers entier et ses racines. Vous et moi, si seulement nous pouvions ensemble respirer, arrêter ce flot de pensées tout aussi vaines qu’inutiles, nous serions les artisans de la paix profondément enracinée en nous-mêmes. Ce bras tendu qui est le mien, la tension qui se cristallise dans l’épaule tandis que je vous écris, c’est aussi la vôtre; cette retenue, cette attention, c’est la nôtre. Respirons ensemble et revenons vers notre demeure dans le précieux son de la cloche qui nous appelle. Le sacré est là. Dans le souffle, dans le silence et la certitude que la terre entière, vivante, respire comme un vaste poumon; la paix existe dans ce puissant poumon qui continue avec confiance de laisser le souffle traverser.

Cette journée n’est pas un rêve ni pour moi ni pour vous. Je me glisse en toute conscience dans le jour naissant. Je me fonds avec la respiration de la terre comme si elle était la première de mon existence. Je vis comme j’ai toujours souhaité vivre. Aujourd’hui, cette journée. Ce voyage. Je vis chaque minute, chaque seconde intensément, consciemment et n’habitant enfin que l’instant ténu, fragile, immortel où rien, pas même le plus sublime paradoxe, n’est permanent.

Je m’assois lentement. Je me retire en compagnie d’autres qui respirent dans le silence tranquille. Le sacré est là. J’observe des hommes et des femmes se lever avec lenteur dans la pleine conscience de ce geste unique : celui de se lever debout. Je les regarde se saluer dans le respect d’eux-mêmes, traversés par le tout sacré de l’univers. Je vois un homme pleurer, je l’observe sans rien dire. J’admire dans l’éternité le vert feuillage bourgeonner, tomber et puis refleurir. J’écoute une femme chanter la chanson de Hy. Je sens mon cœur battre. J’entends aussi celui des autres. J’imagine des coquelicots rouges et tendres. Je vois le visage de ceux que j’ai aimés et que j’ai perdus. Je ressens la souffrance joyeuse de ma mère. Je pense à un jardin en Tunisie. J’étudie longtemps le visage d’un homme concentré à boire le thé. Je tends les bras pour aimer encore. Je chante avec un cœur reconnaissant. Le sacré est là dans cette journée : dans le sublime instant, dans la voix qui chante, dans le silence de l’autre devant moi.

La communication avec l’autre, aléatoire, se résout à sa main que je tiens dans la mienne tandis que nous marchons. Cette main, je devrai tantôt la relâcher, mais pas maintenant. Car en ce moment, cette main est dans la mienne et, dans l’obscurité de la nuit, nos pas fidèles apprennent à se poser. Ici et maintenant, sur cette feuille de papier.

 

Danielle Dussault

Potentiel guérissant du coeur

 

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